« Le sommet d’Ankara confirme une évolution plus qu’il ne marque une rupture » : Professeur Jussi M. Hanhimäki du « Graduate Institute » de Genève (Suisse) 

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SOMMET DE L’OTAN DES 7-8 JUILLET A ANKARA EN TURQUIE : ENTRETIEN   

Brockton, Massachusetts – 10 Juillet 2026 – (Par Yves Cajuste, InfoHaïti.net | MCTV) – « Le véritable tournant réside moins dans les déclarations que dans leur mise en œuvre au cours des prochaines années. » C’est le constat dressé par le professeur Jussi M. Hanhimäki, historien des relations internationales au Graduate Institute de Genève, dans un entretien exclusif accordé à InfoHaïti.net à l’issue du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), tenu à Ankara les 7 et 8 juillet.

Pour ce spécialiste de l’histoire de la Guerre froide et des relations transatlantiques, les conclusions du sommet ne constituent pas une rupture stratégique majeure, mais confirment une évolution engagée depuis plusieurs années, marquée par le retour de la défense collective au cœur des priorités de l’Alliance, l’accélération du réarmement européen et l’adaptation de l’OTAN à un environnement international de plus en plus instable.

Salle de réunion – Sommet de l’OTAN à Ankara (7-8 Juillet 2026)

Réunis dans la capitale turque, les chefs d’État et de gouvernement des 32 pays membres de l’OTAN étaient confrontés à une accumulation de défis rarement observée depuis la fin de la Guerre froide. Plus de douze ans après l’annexion officielle de la Crimée (Mars 2014) et quatre ans après le début de l’invasion russe de l’Ukraine (Mars 2024), l’Alliance doit continuer à soutenir Kiev tout en évitant une confrontation directe avec Moscou. Parallèlement, les crises au Moyen-Orient, les cyberattaques, les campagnes de désinformation, les menaces hybrides, les progrès rapides de l’intelligence artificielle et des systèmes autonomes, ainsi que les interrogations persistantes sur le partage des responsabilités entre les États-Unis et les Européens, imposent une adaptation constante de la stratégie alliée.

Dans ce contexte, le sommet d’Ankara poursuivait un double objectif : afficher la cohésion politique des Alliés et accélérer leur adaptation militaire. Les dirigeants ont réaffirmé leur attachement à l’article 5 du Traité de Washington du 4 Avril 1949, confirmé la poursuite du soutien à l’Ukraine et renouvelé leur engagement à renforcer la posture de dissuasion face à une Russie désormais considérée comme « la principale menace pour la sécurité euro-atlantique ».

L’une des principales décisions du sommet concerne l’accélération des investissements dans la défense, avec un objectif pouvant atteindre 5 % du produit intérieur brut au cours de la prochaine décennie. Les Alliés entendent également renforcer leur base industrielle de défense, accroître leur capacité de production d’armements et investir davantage dans les technologies émergentes, notamment les drones, le cyber, l’espace et l’intelligence artificielle.

Pour Jussi Hanhimäki, cette évolution dépasse largement les conséquences immédiates de la guerre en Ukraine. « Depuis 2014, et plus encore depuis l’invasion russe de 2022, les Européens considèrent que le “dividende de la paix” est terminé », observe-t-il. L’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’Alliance illustre, selon lui, ce changement profond de perception des risques. Mais il nuance aussitôt le débat sur les budgets militaires : « La véritable question n’est pas seulement le niveau des dépenses, mais leur efficacité et leur coordination. »

L’entretien montre également que les décisions d’Ankara s’inscrivent davantage dans une logique de continuité que de rupture. « Elles confirment davantage une évolution déjà engagée qu’elles ne constituent une rupture », estime le professeur  du Graduate Institute de Genève. Si la Russie est désormais clairement identifiée comme la principale menace stratégique, l’OTAN poursuit une politique de dissuasion renforcée tout en évitant un affrontement direct. « Le soutien à l’Ukraine reste un élément central de cette stratégie », explique-t-il, en rapprochant cette posture de la logique de « containment » qui avait marqué la Guerre froide, désormais adaptée au concept de « forward defense » (ndlr : stratégie militaire de l’OTAN qui consiste à déployer des forces militaires au plus près des frontières de l’Alliance afin de dissuader une agression et, si nécessaire,  de défendre immédiatement le territoire allié.)

Sommet de l’OTAN à Ankara (7-8 Juillet 2026): les présidents turc et américain Recep Erdogan et Donald Trump

Le sommet chez Ordogan a également mis en lumière l’évolution des relations transatlantiques. L’administration américaine continue de jouer un rôle indispensable dans la sécurité européenne, mais les Alliés européens sont appelés à prendre une part croissante de leur propre défense. Pour le professeur Hanhimäki, « on observe un rééquilibrage progressif plutôt qu’un désengagement américain ». Cette évolution vers une OTAN davantage portée par les Européens était, selon lui, « amorcée avant même la guerre en Ukraine ».

L’universitaire finlandais invite également à replacer les transformations actuelles dans une perspective historique. « Il faut être prudent avec les analogies historiques ; c’est plutôt une évolution, pas une révolution », souligne-t-il. Contrairement à l’après-1945, où un nouvel ordre international s’était progressivement imposé, le système international traverse aujourd’hui une période de transition. « Les nouvelles règles ne sont pas encore stabilisées », même si la guerre en Ukraine constitue, à ses yeux, une rupture majeure avec les hypothèses qui avaient dominé la sécurité européenne depuis la fin de la Guerre froide.

L’entretien revient également sur les conséquences des révolutions technologiques. Intelligence artificielle, cyberdéfense, espace, drones et systèmes autonomes occupent désormais une place centrale dans la planification militaire des Alliés. Toutefois, le professeur Hanhimäki met en garde contre une vision exclusivement technologique des conflits. « Les nouvelles technologies ne remplacent pas les moyens militaires traditionnels ; elles modifient surtout la manière de conduire les opérations, de recueillir le renseignement et de prendre les décisions », explique-t-il. Les guerres récentes, en Ukraine comme au Moyen-Orient, démontrent selon lui que les armées combinent désormais capacités conventionnelles et innovations de pointe.

Sommet de l’OTAN (Ankara, 7-8 Juillet 2026) : Mark Rutte et Recep Tayyip Erdogan, Secrétaire Gl de l’OTAN et Président de la Turquie

Le spécialiste souligne également que les crises régionales influencent désormais directement les priorités de l’Alliance. Les tensions au Moyen-Orient compliquent l’environnement stratégique, même si, « pour les Européens, la priorité militaire immédiate demeure la sécurité du flanc oriental et la guerre en Ukraine ». L’un des principaux défis sera d’éviter une dispersion des ressources alors que les menaces se multiplient.

À plus long terme, Jussi Hanhimäki identifie plusieurs défis majeurs pour l’Alliance : préserver la cohésion politique entre des Alliés dont les intérêts ne coïncident pas toujours, assurer un partage plus équilibré des responsabilités entre l’Europe et les États-Unis, poursuivre durablement le soutien à l’Ukraine, adapter les capacités militaires aux nouvelles formes de conflit et maintenir l’unité politique face à un environnement international toujours plus fragmenté. Comme il le rappelle, « ce n’est pas quelque chose de tout à fait nouveau » ; plusieurs de ces défis existaient déjà avant le retour de Donald Trump sur la scène politique américaine.

Historien finlandais de renommée internationale, Jussi M. Hanhimäki est professeur d’histoire des relations internationales au Graduate Institute de Genève. Titulaire d’un doctorat de Boston University (Massachusetts), où il s’est spécialisé en histoire diplomatique, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la Guerre froide, à la politique étrangère des États-Unis, aux relations transatlantiques, aux Nations unies et à l’évolution de l’ordre international. Ses travaux font aujourd’hui référence dans l’étude des grandes transformations de la sécurité mondiale.

« L’OTAN est une alliance militaire et défensive, mais aussi une communauté politique », conclut-il. « Sa force repose autant sur la solidarité entre démocraties que sur ses capacités militaires. Les décisions d’un sommet ont une portée symbolique et politique au moins aussi importante que leur contenu opérationnel. L’OTAN reste, en effet, un “work in progress”. »

Jussi M. Hanhimäki., professeur d’histoire des relations internationales au Graduate Institute de Genève. est Titulaire d’un doctorat de Boston University (Massachusetts)

ENTRETIEN Jussi M. Hanhimäki / InfoHaïti.net/MCTV (Multicultural Television Network)

Le sommet marque-t-il un véritable tournant ou surtout un signal politique ?

Les deux dimensions ne sont pas incompatibles. Comme souvent dans l’histoire de l’OTAN, les sommets servent autant à prendre des décisions qu’à afficher la cohésion politique de l’Alliance. Le contexte actuel rend le message d’unité particulièrement important, notamment vis-à-vis de Moscou et de l’Ukraine. Le véritable tournant réside moins dans les déclarations que dans leur mise en œuvre au cours des prochaines années.

L’augmentation des dépenses de défense répond-elle à une nécessité durable ?

La tendance dépasse largement la conjoncture du moment. Depuis 2014, et plus encore depuis l’invasion russe de 2022, les Européens considèrent que le « dividende de la paix » est terminé. Par ex., la Finlande et la Suède sont devenues membres. Il s’agit d’un réinvestissement dans la défense qui devrait s’inscrire dans la durée. Les 5 % figurent comme un objectif plus ou moins accepté (en tout cas rhétoriquement) pour tous les pays de l’OTAN. En plus, on peut dire que la véritable question n’est pas seulement le niveau des dépenses, mais leur efficacité et leur coordination.

Les décisions du sommet modifient-elles la stratégie de l’OTAN vis-à-vis de la Russie ?

Un peu, mais en tous cas, elles confirment davantage une évolution déjà engagée qu’elles ne constituent une rupture. La Russie est désormais perçue comme la principale menace pour la sécurité euro-atlantique ; ce qui n’est pas tout à fait nouveau. L’OTAN poursuit une stratégie de dissuasion et de défense renforcée tout en évitant un affrontement direct « containment », comme pendant la Guerre froide. Le soutien à l’Ukraine reste un élément central de cette stratégie. En anglais, on parle de « forward defense ».

Les relations transatlantiques entrent-elles dans une nouvelle phase ?

On observe un rééquilibrage progressif plutôt qu’un désengagement américain. Il est clair que les États-Unis continuent de jouer un rôle indispensable ; mais, en parallèle, les Européens sont de plus en plus incités à assumer une part plus importante de leur propre défense. Cette évolution — vers une OTAN « plus européenne » — était amorcée avant même la guerre en Ukraine.

Assiste-t-on donc à une nouvelle architecture de sécurité comparable à celle de l’après-1945 ?

Il faut être prudent avec les analogies historiques ; c’est plutôt une évolution, pas une révolution. Après 1945, un nouvel ordre international relativement stable s’est progressivement mis en place. Aujourd’hui, nous sommes plutôt dans une période de transition où les nouvelles règles ne sont pas encore stabilisées. Ce qui est certain, c’est que la guerre en Ukraine marque une rupture avec les hypothèses qui dominaient la sécurité européenne depuis la fin de la Guerre froide.

Le renforcement de l’industrie de défense de l’Alliance traduit-il un changement économique profond ?

Oui, dans une certaine mesure, parce que les gouvernements redécouvrent que la sécurité dépend aussi des capacités industrielles. L’enjeu est moins une économie de guerre permanente qu’une capacité de production crédible en cas de crise. Cette évolution rapproche davantage les politiques industrielles et les politiques de sécurité.

Quel est l’impact des nouvelles technologies sur la doctrine de l’OTAN ?

L’IA, le cyber et l’espace ne remplacent pas les moyens militaires traditionnels ; mais ils modifient surtout la manière de conduire les opérations, de recueillir le renseignement et de prendre les décisions. Les conflits récents — en Ukraine, en Iran — montrent que les guerres combinent désormais technologies de pointe et moyens conventionnels. L’OTAN cherche à intégrer ces nouvelles capacités dans une approche globale.

L’OTAN élargit-elle durablement son champ d’action ?

Oui, mais avec certaines limites. L’Alliance reste fondamentalement une organisation de défense collective de l’espace euro-atlantique. C’était évident, par exemple, dans la tension entre l’administration Trump et les Européens vis-à-vis de l’Iran. Toutefois, les défis sécuritaires sont de plus en plus interconnectés. La Chine, les cyberattaques, les campagnes de désinformation ou les menaces hybrides influencent directement la sécurité des Alliés. La sécurité régionale est connectée aux développements mondiaux.

Les crises au Moyen-Orient influencent-elles les priorités de l’OTAN ?

Sans doute. Elles compliquent incontestablement l’environnement stratégique. L’OTAN — ou quelques pays de l’Alliance — doit gérer plusieurs foyers d’instabilité simultanément. Toutefois, pour les Européens, la priorité militaire immédiate demeure la sécurité du flanc oriental et la guerre en Ukraine. L’un des défis sera d’éviter une dispersion excessive des ressources et de l’attention politique.

Quels sont les principaux défis pour les dix prochaines années ?

Maintenir la cohésion politique entre les Alliés malgré des intérêts parfois divergents. Ce n’est pas quelque chose de tout à fait nouveau. Assurer un partage plus équilibré des responsabilités entre l’Europe et les États-Unis. C’est aussi un défi qui existait déjà avant M. Trump. Soutenir durablement l’Ukraine tout en gérant les relations avec la Russie à plus long terme. Adapter les capacités militaires aux nouvelles technologies et aux nouvelles formes de conflit. Préserver l’unité politique de l’Alliance face à un environnement international de plus en plus fragmenté.

Finalement, l’OTAN est une alliance militaire et défensive, mais aussi une communauté politique. Sa force repose autant sur la solidarité entre démocraties que sur ses capacités militaires. Les décisions d’un sommet ont une portée symbolique et politique au moins aussi importante que leur contenu opérationnel. L’OTAN, en effet, reste comme un « work in progress ».