États-Unis : la Cour suprême ouvre la voie à la fin du TPS pour les Haïtiens et les Syriens, le Massachusetts dénonce une décision « cruelle »

0

Boston (State House) –  25 juin 2026 (Par Yves Cajuste, InfoHaiti.net) – La Cour suprême des États-Unis a infligé jeudi un revers majeur à plusieurs centaines de milliers d’immigrés bénéficiant du Temporary Protected Status (TPS), en autorisant l’administration du président Donald Trump à engager la suppression de cette protection humanitaire accordée notamment aux Haïtiens et aux Syriens.

L’arrêt, rendu par six voix contre trois, a immédiatement provoqué une vive émotion dans plusieurs États américains, au premier rang desquels le Massachusetts, où les autorités démocrates ont dénoncé une décision « cruelle » aux lourdes conséquences humaines et économiques.

Par son arrêt, la plus haute juridiction du pays considère que la loi encadrant le TPS confère au pouvoir exécutif une large marge d’appréciation pour mettre fin à ce statut et limite fortement le contrôle des tribunaux fédéraux sur ces décisions administratives.

Le juge conservateur Samuel Alito, auteur de l’opinion majoritaire, estime que le Congrès a volontairement laissé au gouvernement fédéral une grande latitude dans la gestion du programme. Les trois juges progressistes ont vivement contesté cette lecture. Dans son opinion dissidente, la juge Elena Kagan estime que l’administration n’a pas respecté les procédures prévues par la loi et rappelle que les juridictions fédérales doivent pouvoir vérifier la légalité de telles décisions.

Cette décision lève les obstacles judiciaires qui empêchaient jusqu’à présent le Département de la Sécurité intérieure de mettre fin au TPS accordé à plus de 350 000 Haïtiens et à environ 6 100 Syriens, tout en laissant se poursuivre certaines procédures devant les juridictions inférieures.

Créé en 1990, le Temporary Protected Status autorise temporairement les ressortissants de pays frappés par une guerre, une catastrophe naturelle ou une crise humanitaire majeure à résider et travailler légalement aux États-Unis sans craindre une expulsion. Les Haïtiens en bénéficient depuis le séisme dévastateur de janvier 2010, protection renouvelée à plusieurs reprises en raison de la dégradation persistante de la situation politique, économique et sécuritaire en Haïti.

Le Massachusetts monte immédiatement au créneau

Quelques heures après l’arrêt de la Cour suprême, la gouverneure du Massachusetts, Maura Healey, a convoqué une conférence de presse au State House, à Boston, en présence notamment de la lieutenante-gouverneure Kim Driscoll, de la procureure générale Andrea Joy Campbell, de la maire de Boston Michelle Wu, de la conseillère municipale Ruthzee Louijeune, ainsi que de responsables d’organisations communautaires, d’établissements de santé, du monde économique et d’associations de défense des immigrés.

Le ton est grave. Dès son intervention, Maura Healey qualifie la décision de la Cour suprême d’événement majeur.

« Aujourd’hui, quelque chose de vraiment terrible s’est produit », déclare-t-elle devant une salle comble.

Pour la gouverneure, la décision valide « une approche cruelle, insensible et totalement erronée de l’immigration » portée depuis plusieurs mois par l’administration Trump.

« Dans le  Massachusetts, nous soutenons nos communautés haïtienne et syrienne, et nous le ferons toujours », affirme-t-elle. « Cette décision n’a aucun sens pour nos familles, notre économie, nos communautés et notre pays. »

L’élue rappelle que les personnes concernées vivent légalement aux États-Unis depuis de nombreuses années.

« Ces personnes étaient légalement présentes aux États-Unis lorsqu’elles se sont couchées hier soir. Ce matin, on leur retire cette protection », souligne-t-elle.

Le Massachusetts abrite, selon les autorités locales, la troisième plus importante communauté haïtienne des États-Unis, avec plus de 45 000 bénéficiaires du TPS.

« Ils travaillent dans nos hôpitaux, nos maisons de retraite, nos entreprises, ils paient leurs impôts, élèvent leurs enfants et participent pleinement à notre économie », insiste Maura Healey.

La gouverneure annonce immédiatement plusieurs mesures d’accompagnement, notamment le renforcement de l’assistance juridique, la publication de recommandations destinées aux employeurs et la mobilisation des agences de l’État afin d’accompagner les familles concernées.

« Le Massachusetts ne tournera pas le dos à ces familles. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour les soutenir. »

Une onde de choc dans les secteurs de la santé

Au-delà du débat migratoire, les responsables du Massachusetts mettent en avant les conséquences économiques immédiates.

Selon la procureure générale Andrea Campbell, près de 1 500 Haïtiens bénéficiant du TPS travaillent actuellement dans les établissements de soins infirmiers de l’État, un secteur déjà confronté à une pénurie chronique de personnel.

« Le Massachusetts ne serait pas le meilleur État du pays sans ses immigrants », affirme la procureure générale.

Tout en dénonçant une décision « profondément décevante », elle tient néanmoins à rassurer les familles.

« Je veux rassurer les bénéficiaires du TPS : cette décision ne prend pas effet aujourd’hui. Vous demeurez protégés aujourd’hui. »

Le jugement de la Cour suprême devra encore être formellement exécuté par le Département de la Sécurité intérieure, dont les modalités d’application restent à préciser.

Mme Campbell souligne néanmoins que cette décision constitue un précédent lourd de conséquences.

« Chaque employeur, chaque institution et chaque citoyen du Massachusetts devrait être préoccupé par cette décision. Si vous êtes restés sur la touche jusqu’à présent, il est temps d’agir. »

La procureure générale appelle les entreprises, les universités, les organisations religieuses et les élus à faire pression sur le Congrès et sur le Département de la Sécurité intérieure afin de préserver le TPS.

« Nous ne sommes pas impuissants. Nous ne faisons que commencer. »

Boston promet de protéger sa communauté haïtienne

Très impliquée depuis plusieurs mois dans la préparation d’éventuelles conséquences de la décision, la maire de Boston Michelle Wu dénonce une mesure contraire aux valeurs américaines.

« Nous savions que ce jour finirait par arriver. Cela ne le rend pas moins douloureux », déclare-t-elle.

Quelques jours seulement après les célébrations organisées autour de la participation historique d’Haïti à la Coupe du monde de football, la maire rappelle la contribution quotidienne de la communauté haïtienne à la vie de la ville.

« Nos voisins haïtiens « entraînent nos enfants, prennent soin de nos aînés, travaillent dans nos écoles, nos services publics et nos associations », souligne-t-elle.

Pour Michelle Wu, presqu’au bord des larmes « dire aujourd’hui que leur avenir mérite moins de protection parce qu’ils sont nés ailleurs est tout simplement contraire aux valeurs américaines ».

S’adressant directement aux communautés concernées, elle lance :

« À nos résidents haïtiens et syriens : vous avez toute votre place ici. »

La municipalité annonce le maintien des permanences juridiques, des dispositifs d’aide financière et des campagnes d’information destinées aux bénéficiaires du TPS.

« Une journée triste et dangereuse »

L’intervention la plus politique revient à Ruthzee Louijeune, dórigine haïtienne, membre du Conseil municipal de Boston et fille d’immigrants haïtiens.

« C’est un jour triste. C’est une décision dangereuse », déclare-t-elle.

L’élue souligne ce qu’elle considère comme une contradiction majeure.

« Le Département d’État américain demande toujours à ses propres citoyens de ne pas voyager en Haïti, mais aujourd’hui on estime qu’il est suffisamment sûr pour y renvoyer 350 000 personnes. Cela n’a aucun sens. »

Selon elle, cette décision menace directement la stabilité économique et sociale de nombreuses villes américaines.

« Nous déchirons des familles, des lieux de travail et le tissu même de nos villes. »

Très émue, elle ajoute :

« Je suis désolée que notre pays ait échoué envers nos communautés immigrées en ce moment. »

Elle appelle le Sénat américain à adopter rapidement une loi pérennisant le TPS.

« Le combat continue. Nous n’avons pas d’autre choix que de gagner. »

Le témoignage qui bouleverse l’assistance

L’intervention du directeur de l’Immigrant Family Services Institute (IFSI), le Dr Geralde Gabeau, a constitué l’un des moments les plus émouvants de la conférence de presse.

La responsable communautaire a relaté qu’elle participait encore, la veille, à une soirée organisée à l’occasion de la rencontre de Coupe du monde entre Haïti et le Maroc, où de nombreuses familles l’avaient interrogé avec inquiétude sur l’issue attendue devant la Cour suprême.

Pour illustrer les conséquences humaines de la décision, elle a évoqué le cas d’une fillette américaine de huit ans, dont les parents bénéficient du Temporary Protected Status (TPS). Selon elle, l’enfant aurait récemment demandé à son enseignante si celle-ci accepterait de l’accueillir chez elle dans l’éventualité où ses parents seraient expulsés.

« Que suis-je censé répondre aux milliers d’enfants américains dont les parents risquent aujourd’hui d’être expulsés ? », s’est interrogée Dr Gabeau, la voix étranglée par l’émotion, estimant que derrière chaque décision judiciaire « il y a des vies humaines et des familles qui basculent dans l’incertitude ».

S’adressant indirectement aux juges de la Cour suprême, elle poursuit :

« Derrière chaque décision politique, il y a une vie humaine. Vous êtes en train de détruire des vies. »

Avant de conclure sous les applaudissements :

« Nous ne tournerons jamais le dos à nos frères et sœurs. Nous allons nous battre et, avec la grâce de Dieu, nous gagnerons. »

Les associations appellent à la solidarité

Président-directeur général de United Way of Massachusetts Bay, Marty Martinez insiste, lui, sur les conséquences immédiates pour les familles concernées.

« Nous avons entendu un appel. Maintenant, il faut une réponse », déclare-t-il.

Son organisation lance un fonds d’urgence destiné à soutenir les ménages qui pourraient perdre leur emploi ou leurs revenus.

« Pendant que nous poursuivons le combat, nous devons soutenir nos voisins dès aujourd’hui. »

Une bataille politique et judiciaire loin d’être terminée

Si l’arrêt constitue une victoire importante pour Donald Trump dans sa politique de restriction de l’immigration, les responsables démocrates du Massachusetts assurent que le combat est loin d’être terminé.

Des recours demeurent pendants devant les juridictions fédérales sur d’autres aspects de la procédure. Plusieurs élus démocrates poursuivent également leurs efforts au Congrès afin d’obtenir une prolongation législative du TPS.

À Boston, où les drapeaux haïtiens flottaient encore hier soir au rythme de la Coupe du monde, les responsables politiques ont voulu adresser un message d’unité. « Nous ne faisons que commencer », a assuré Andrea Campbell. Quelques instants plus tôt, Maura Healey avait donné le ton : « Le Massachusetts ne tournera jamais le dos à ces familles. »