« Je suis une survivante d’abus sexuels subis durant mon enfance »” Andrea Joy Campbell
Boston, 30 septembre 2026 – InfoHaïti.net- Plus de 270 membres du clergé catholique ont abusé de près de 1.000 enfants dans les diocèses de Fall River, Springfield et Worcester, selon les conclusions d’une vaste enquête rendues publiques ce matin par la procureure générale du Massachusetts, Andrea Joy Campbell.
Le rapport, fondé notamment sur l’examen de plus de 300.000 pages de documents et plus de 100 entretiens, décrit des décennies d’abus sexuels et de défaillances institutionnelles qui ont, dans certains cas, permis à des prêtres accusés de continuer à exercer leur ministère et à avoir accès à des enfants.
Présentant les conclusions de l’enquête dans les locaux de son bureau, Andrea Campbell a insisté sur l’ampleur humaine du scandale, au-delà des statistiques. « Derrière chacun de ces chiffres se trouve un enfant dont la sécurité a été violée, une famille qui a été changée à jamais et un survivant qui a porté le traumatisme de ces abus pendant des années », a-t-elle déclaré d’un grave véritable bouleversée comme témoignent ces photos.
Selon la procureure générale, le document constitue le premier compte rendu public global des abus, des comportements fautifs et des défaillances institutionnelles recensés dans ces trois diocèses. Elle a exprimé l’espoir que sa publication représente « une étape significative vers la vérité, la responsabilité et la guérison » pour les survivants.
Des décennies d’archives examinées
L’enquête, engagée en 2019, a conduit les procureurs et enquêteurs du Massachusetts à examiner plus de 300.000 pages d’archives et à interroger plus de 100 personnes, dont des survivants, des défenseurs des victimes, des avocats, des membres du clergé, des responsables diocésains et des spécialistes du droit canonique et des abus sexuels sur mineurs.
Les enquêteurs ont étudié des décennies de dossiers du personnel, d’archives ecclésiastiques, d’allégations et d’enquêtes. L’un des objectifs était de déterminer si les responsables des diocèses pouvaient être pénalement tenus responsables des actes commis par des membres du clergé placés sous leur autorité et si des poursuites demeuraient juridiquement possibles.
Le caractère pénal de l’enquête, qui a notamment impliqué un grand jury, a toutefois imposé d’importantes contraintes de confidentialité. Le bureau de la procureure générale a indiqué avoir fait appel à un expert extérieur (à son administration) afin de préserver le secret des procédures du grand jury tout en rendant publiques les conclusions de l’enquête.
La réputation de l’Église privilégiée
Le rapport dresse un constat sévère de la gestion des accusations par les trois diocèses. Selon Andrea Campbell, leurs responsables savaient depuis des années que des enfants avaient été victimes d’abus sexuels commis par des prêtres, mais n’ont pas toujours pris les mesures nécessaires pour y mettre fin.
« Trop souvent, ils ont protégé la réputation de l’Église plutôt que de protéger les enfants », a-t-elle affirmé.
Les prêtres bénéficiaient d’une autorité morale et d’une confiance considérables au sein de leurs communautés, une position dont certains ont profité pour commettre des abus, selon l’enquête. Cette autorité contribuait également à rendre les dénonciations difficiles : certains survivants ont expliqué aux enquêteurs qu’ils craignaient que leurs propres parents accordent davantage de crédit à la parole d’un prêtre qu’à celle de leur enfant.
Certains ont attendu plusieurs décennies avant de révéler les violences subies, parfois jusqu’à la mort de leurs parents. Lorsque des accusations étaient formulées, elles étaient parfois minimisées ou présentées comme relevant de la solitude, d’un mauvais jugement ou de difficultés personnelles rencontrées par le prêtre.
Cette approche a contribué, selon le rapport, à maintenir certains prêtres accusés ou auteurs d’abus dans des fonctions leur donnant accès à des mineurs. Des membres du clergé ont été transférés vers d’autres paroisses, voire vers d’autres diocèses, sans que les communautés concernées soient averties. Certaines accusations n’ont pas été correctement examinées ou signalées aux autorités.
« Davantage d’enfants ont été abusés », a affirmé Mme Campbell, ajoutant que les lacunes dans les enquêtes, les signalements et la conservation des dossiers rendaient désormais impossible l’établissement de l’ampleur exacte des violences.
Une victime laissée sans réponse pendant 13 ans
La procureure générale a illustré ces défaillances en évoquant le cas d’un prêtre du diocèse de Fall River.
En 2006, le diocèse avait été saisi d’une accusation concernant l’agression sexuelle d’un enfant, qui aurait eu lieu dans les années 1990 lors d’un voyage scolaire de plusieurs jours. Le survivant avait rencontré un responsable diocésain chargé de l’assistance aux victimes pour raconter les violences qu’il disait avoir subies.
Six mois plus tard, lorsqu’il avait demandé où en était l’enquête, il n’avait reçu aucune réponse. Le diocèse ne l’a recontacté que 13 ans plus tard, en 2019. Pendant cette période, le prêtre est resté en fonction sans restrictions et a notamment été autorisé à accompagner des élèves lors de voyages en 2008, 2009, 2012 et 2013.
Une deuxième accusation concernant ce même prêtre a été reçue en 2014 et jugée crédible par un enquêteur. Pourtant, aucune mesure significative n’aurait été prise pour limiter son ministère ou son accès aux enfants.
Ce n’est qu’en 2020 qu’un comité a examiné trois plaintes, datant de 2006, 2014 et 2019, et les a toutes jugées crédibles. Le prêtre a ensuite été suspendu et écarté du ministère.
« Ce sont des défaillances des systèmes, des politiques, de la supervision et du leadership », a résumé Andrea Campbell, soulignant que les enfants en avaient payé le prix.
Des poursuites souvent juridiquement impossibles
Malgré l’ampleur des abus recensés, de nombreux faits ne peuvent plus faire l’objet de poursuites pénales, a expliqué la procureure générale.
Certains comportements n’étaient pas considérés comme des infractions pénales au moment où ils avaient été commis, et la législation ne peut être appliquée rétroactivement. Dans d’autres dossiers, les délais de prescription avaient expiré.
Trois affaires ont néanmoins été transmises aux procureurs de district compétents au cours de l’enquête. L’une d’elles, adressée au bureau du procureur du comté de Worcester, a conduit à l’engagement de poursuites devant un tribunal de district.
Ces limites juridiques ne diminuent en rien, selon Andrea Campbell, la gravité des faits établis par l’enquête ni les dommages subis par les victimes.
Cinq recommandations pour les diocèses
Le rapport préconise une série de mesures pour prévenir de nouveaux abus.
- Les diocèses sont d’abord invités à placer les survivants au centre de leur réponse, à prendre leurs témoignages au sérieux et à adopter des pratiques tenant compte des traumatismes. Ils doivent ensuite signaler et examiner systématiquement toute accusation d’abus sexuel sur mineur.
- Le rapport préconise également un contrôle effectif des restrictions imposées aux prêtres accusés ou reconnus responsables. « Une restriction sur le papier ne protège personne si elle n’est pas surveillée ou appliquée », a souligné Mme Campbell.
- La quatrième recommandation porte sur la transparence et la conservation des archives. Andrea Campbell a particulièrement interpellé le diocèse de Worcester, qu’elle a présenté comme le seul du Massachusetts ne disposant pas d’une liste publique des membres du clergé faisant l’objet d’accusations jugées crédibles.
- Enfin, le rapport réclame un changement de culture au plus haut niveau des diocèses, estimant que certaines politiques de protection existaient mais n’étaient pas systématiquement appliquées.
Un appel à réformer la législation
La procureure générale estime également que les pouvoirs publics doivent agir. Son bureau soutient la suppression du délai de prescription pour les recours civils concernant les abus sexuels subis pendant l’enfance, ainsi que l’élimination, pour ces affaires, du plafond de l’immunité des organisations caritatives, fixé à 20.000 dollars et inchangé depuis 1971.
Il préconise aussi une période rétroactive sans limitation permettant aux survivants dont les possibilités de recours ont expiré de saisir à nouveau la justice.
Andrea Campbell révèle avoir elle-même subi des abus sexuels
La présentation a pris une dimension personnelle lorsque Mme Campbell a révélé publiquement, pour la première fois, avoir elle-même été victime d’abus sexuels pendant son enfance.
« Je suis une survivante d’abus sexuels pendant mon enfance », a-t-elle déclaré, expliquant n’avoir jamais auparavant évoqué publiquement cette expérience. Elle a associé cette révélation à la responsabilité des institutions publiques de mieux protéger les enfants et d’écouter les victimes.
La procureure générale, qui a également longuement évoqué sa foi, a insisté sur le fait que l’enquête ne visait pas à « diaboliser une foi ou une Église », mais à établir les responsabilités et à rechercher la justice. Selon elle, le respect accordé aux institutions religieuses ne saurait les soustraire à l’obligation de rendre des comptes lorsqu’elles ont la responsabilité de protéger des enfants.
S’adressant directement aux survivants, Andrea Campbell les a enfin assurés du soutien de son bureau et encouragés à demander de l’aide, qu’ils aient déjà signalé les violences ou qu’ils n’aient jamais trouvé la possibilité de raconter ce qu’ils avaient subi.
La publication du rapport doit désormais, selon elle, permettre non seulement de documenter les abus commis dans les diocèses de Fall River, Springfield et Worcester, mais aussi de transformer les mécanismes institutionnels de protection des mineurs.
« Nous vous voyons, nous vous entendons, nous vous accordons de la valeur et nous nous soucions de vous », a-t-elle déclaré aux survivants.





