Thursday, July 7, 2022
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Haïti au pied du mur

Montreal – 13 Juin 2022 – Par Amiel Bendavid (candidate à la maîtrise en affaires publiques et internationales à l’Université de Montréal) – L’histoire se répète. Avec déjà plus de 60 murs de séparation entre États dans le monde, c’est au tour de la République dominicaine d’officialiser l’instauration d’une barrière avec Haïti. Le 20 février dernier, le président dominicain Luis Abinader a lancé la construction d’un mur de plus de 160 km le long de sa frontière avec son voisin haïtien.

Pour celui-ci, « ce sera bénéfique pour les deux pays, car il permettra de contrôler le commerce bilatéral de manière plus efficace, de réguler le flux migratoire et lutter contre la mafia ». Il s’agit d’un argument déjà utilisé par de nombreuses figures politiques, qui reflète les tensions systémiques présentes entre les deux pays. La construction de ce mur suit donc la logique d’exclusion déjà existante du peuple haïtien en République dominicaine.

En 1937, le président dominicain de l’époque, Rafael Trujillo, a ordonné le massacre des Haïtiens et Haïtiennes qui résidaient sur le territoire, où plus de 20 000 personnes ont perdu la vie. Plus récemment, en 2013, la citoyenneté a été retirée aux personnes ayant des parents haïtiens, laissant plus de 200 000 personnes sans nationalité. L’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, en juillet 2020, n’a fait qu’accentuer ces tensions, car la frontière a été de nouveau fermée aux Haïtiens et Haïtiennes. Pourtant, plusieurs continuent à vouloir franchir la frontière pour trouver une vie meilleure.
Un projet controversé

La séparation proposée sera formée d’un mur de béton de 3,90 mètres de haut avec des tours de surveillance intelligentes, conçues par une société israélienne spécialisée en armement. La réalisation de l’ensemble de la construction est prévue en 9 mois avec un budget de plus de 31 millions de dollars. Même s’il est vrai qu’un mur pourrait assurer un meilleur contrôle du commerce, car le renforcement de la réglementation encouragerait davantage le commerce formel, est-ce réellement la meilleure solution pour contrer l’immigration clandestine ? Nombreux sont ceux qui croient que la construction d’un mur ne fera qu’accroître les problèmes liés aux migrations, tout en transgressant les droits humains fondamentaux.

Lors d’un voyage en République dominicaine, j’ai pu discuter avec Yolain, un gardien de maison d’origine haïtienne. Dans l’impossibilité de renouveler son permis de travail, il peut tout de même continuer à faire des aller-retour entre les deux pays : « Ma famille vit en Haïti et moi en République dominicaine depuis déjà quelques années. En payant vingt dollars aux policiers frontaliers, on me laisse rentrer dans le pays, même sans papiers légaux ». Cela n’est qu’un exemple de la corruption qui existe entre les deux pays.

L’efficacité de ce mur peut être donc remise en question, car elle dépend d’une volonté, d’apparence assez poreuse dans le cas de la République dominicaine, d’appliquer la loi alors que de nombreux agents de la paix sont sensibles aux pots-de-vin. Il s’agit donc de dépenses qui peuvent être considérées par certains et certaines comme inutiles, ou être investies autrement, lorsqu’on constate les résultats des murs-frontières dans le monde. En effet, bien que les passages illégaux aient diminué après la construction du mur entre le Mexique et les États-Unis ou encore entre la Palestine et Israël, cela n’empêche pas les personnes migrantes de traverser la frontière. La construction de murs-frontières les amène plutôt à contourner les murs, en trouvant d’autres routes, souvent à l’aide de passeurs. Des moyens plus dangereux sont alors entrepris pour arriver à leurs fins.

Plusieurs organisations ecclésiales et sociales condamnent le projet de construction de ce mur. Maria, dominicaine vivant proche de la frontière rencontrée lors du même séjour, déplore que « construire cette clôture coûte des millions alors que des gens meurent dans l’hôpital à côté par manque de budget et ressources ». Elle soutient que la somme investie par le gouvernement dominicain aurait dû être redistribuée directement au sein des populations dans le besoin. Plutôt que de s’emmurer, des résultats pourraient être plus significatifs si le gouvernement dominicain investissait également dans la lutte contre la corruption au sein de la police.
Le mur, symbole de discrimination

Haïti est confronté à d’innombrables problèmes systémiques depuis des décennies. Selon une enquête, plus de 80 % des Haïtiens souhaitaient quitter leur pays en raison de l’insécurité. La migration haïtienne en République dominicaine qui, pour beaucoup, était saisonnière, risque de se transformer en une migration davantage permanente, car de nombreux individus ne prendront plus le risque de faire des aller-retour entre les deux pays. Ce mur pourrait alors accentuer la crise migratoire existante.

La République dominicaine jouit d’une meilleure stabilité économique que son voisin, notamment grâce à une activité touristique florissante. Pourtant, la situation socio-économique des Haïtiens et Haïtiennes en République dominicaine est déplorable. En occupant les postes aux plus bas échelons, le plus souvent dans les secteurs de la construction ou l’agriculture, ces individus font face à du racisme et à la marginalisation, en plus de vivre dans une grande précarité. Près de 85 % n’ont pas de contrat de travail. La discrimination se fait ressentir dans toutes les sphères de la société, comme en témoigne la loi mise en place en 2021 qui interdit les Haïtiens et Haïtiennes en situation irrégulière en République dominicaine de se faire soigner dans les hôpitaux publics du pays.

L’immigration haïtienne en République dominicaine ne date pas d’hier, et ce projet de construction non plus. Dès 2009, l’idée d’un mur échauffe les esprits des élus dominicains qui veulent éviter « l’haïtianisation de la République dominicaine », jusqu’à en faire la priorité du président Abinader lors de son élection. « Cette crise doit être surmontée par les Haïtiens eux-mêmes et prise en charge par la communauté internationale », a ajouté M. Abinader.

Dans ses discours, le président s’appuie sur les impératifs de sécurité nationale. Le mur permet non seulement de rassurer la population grâce à un sentiment de plus grande protection, mais il réduit également l’impact financier sur le budget du gouvernement concernant les dépenses liées à l’accueil des Haïtiens et Haïtiennes en République dominicaine. Quoi de mieux pour cela que de trouver un bouc émissaire ? Le racisme ne sera qu’amplifié, car présenter l’immigration haïtienne comme la source de vastes problèmes en République dominicaine a pour conséquence directe d’augmenter la discrimination et la xénophobie au sein du pays. En plus de fortifier les frontières, ce mur élèvera les injustices pour les personnes d’origine haïtienne qui se trouvent tant à l’Est qu’à l’Ouest de la démarcation.
Jusqu’à ce que le mur les sépare

Selon un sondage, 80 % des Dominicains interrogés ont affirmé que la construction d’un mur à la frontière est une bonne idée. De ce point de vue, le président répond donc aux demandes de sa population. Avec le vide politique qui règne actuellement en Haïti, il est difficile d’avoir les moyens de contester cette décision. La crise politique et sécuritaire, du fait de l’instabilité gouvernementale et de l’incapacité de la police à enrayer la violence des gangs armés, est telle qu’elle ne permet pas au gouvernement haïtien de contrer les exigences du gouvernement dominicain.

La construction d’un mur est un outil politique qui a pour premier objectif de contrôler l’immigration et de dissuader les populations d’accéder illégalement à un territoire — une illusion que donne l’État pour montrer qu’il entreprend des actions pour contrer les activités illégales. À court terme, le mur peut freiner la migration, mais il n’est pas efficace pour l’infléchir durablement. Cela découle du fait que la barrière entre les deux peuples, au-delà du symbole d’emprisonnement des Haïtiens et Haïtiennes dans leur bout d’île, ne résoudra pas le problème d’extrême pauvreté dans laquelle ils vivent. Il faudrait s’attaquer aux sources des problèmes économiques et sociaux entre la République dominicaine et Haïti plutôt que de créer un mur. Ainsi, une nouvelle réflexion s’impose pour la mise en place de plans d’action qui prennent en compte notamment l’importance de la jeunesse haïtienne au sein de la société et qui aident à consolider les institutions du pays plutôt qu’à détourner le regard. Car ne l’oublions pas, le bien-être des populations de ces deux pays est étroitement lié à celui du voisin.

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