Sunday, May 26, 2024
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En Haïti, «on est passé d’une crise profonde à une crise aiguë»

Port-au-Prince -Lisa-Marie Gervais (ledevoir.com) – Avec la fermeture du plus grand hôpital du pays, l’assaut par les gangs des deux plus grandes prisons du pays, ainsi que l’attaque de l’aéroport Toussaint-Louverture et de l’académie de police de Port-au-Prince, la crise en Haïti s’est aggravée d’un cran.

Pendant que les groupes armés menacent d’en arriver à une « guerre civile qui conduira à un génocide », les jours du premier ministre, Ariel Henry, sont comptés. C’est ce que croit Henri-Paul Normandin, ex-ambassadeur du Canada en Haïti (2010-2013) et fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal.

En proie à une crise sans précédent, Haïti peut-il tomber plus bas ?

Malheureusement, oui. Parce que si les gangs continuent à semer le chaos, la violence est susceptible d’augmenter. Et ça peut mener pratiquement à un arrêt des activités économiques au sens large. Quand il n’y a plus de pétrole, il n’y a pas d’électricité. Quand il n’y a pas de sécurité, il n’y a plus de distribution d’eau et la production agricole ne peut pas se faire ou être acheminée dans le pays. Ensuite, la distribution de l’aide humanitaire risque d’être compromise si les ports et l’aéroport sont bloqués.
La situation était déjà très mauvaise il y a quelques semaines, et on arrive à un tournant. Ce n’est pas un cliché, c’en est vraiment un. On est passé d’une crise profonde à une crise aiguë.

Qu’est-ce qui fait que la situation s’est aggravée autant ?
En Haïti, situation politique et situation sécuritaire vont souvent de pair. La crise actuelle s’explique par deux aspects : conjoncturel et structurel.

Sur le plan conjoncturel, il y a eu l’arrivée d’Ariel Henry au pouvoir après l’assassinat de Jovenel Moïse. Ariel Henry, dont la légitimité a toujours été très contestée, s’est révélé inepte dans l’exercice de ses fonctions. Il n’a rien réalisé, n’a pas de vision ni de capacité de mobilisation. Son bilan est tout à fait nul.

Sur le plan structurel, il convient de mentionner que les élites politiques et économiques du pays, qui utilisaient à l’occasion les services des gangs criminels à leurs propres fins, les ont malheureusement renforcés. Ces élites ont créé un véritable monstre de Frankenstein et donné de la vigueur à ces groupes armés. Dans une conjoncture où on a un dysfonctionnement maintenant presque total de l’État, ces gangs ont ainsi pu prospérer.

Les appels à la démission d’Ariel Henry se multiplient. Son départ serait-il un premier pas vers une sortie de crise ?

Ses jours politiques sont comptés. Mis à part le fait d’avoir le titre de premier ministre, il ne dirige même pas de facto l’État et plus personne ne lui fait confiance. La seule question, c’est quand ? Doit-il quitter avant qu’il y ait la mise sur pied d’un gouvernement transitoire ou doit-il être en poste jusqu’à ce que ce gouvernement de transition soit nommé ?

D’une part, plusieurs diront qu’Ariel Henry est un obstacle à la création d’une telle transition démocratique. À l’inverse, s’il quitte maintenant, qui le remplacera ? Ça fait deux ans qu’il y a des discussions politiques avec l’opposition et que personne n’arrive à s’entendre. Haïti risque de se retrouver dans un vide politique complet, qui risque d’être comblé par les gangs. On a ainsi le choix entre une option très mauvaise [de gouvernement] ou une absence totale d’option dans l’immédiat.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé une mission multinationale de sécurité qui sera dirigée par le Kenya. Peut-on espérer quelque chose de cette initiative ?

La police est de plus en plus dépassée par les événements et s’affaiblit chaque jour. C’est une dure réalité avec laquelle le pays doit composer. Est-ce que cette mission multinationale aura la capacité d’affronter les gangs et de rétablir la sécurité ? C’est un gros point d’interrogation. Selon moi, le plus névralgique, c’est le contrôle de l’aéroport. Si celui-ci tombait sous l’emprise des groupes criminels, ça compromettrait la mission, qui ne serait même pas capable de débarquer en Haïti.

Qu’est-ce que ça prendrait pour calmer le jeu ?

Le meilleur scénario, ce serait la mise en place rapide d’un gouvernement transitoire qui aurait — on est complètement en dehors du cadre constitutionnel — une certaine légitimité, en raison d’un certain consensus de l’opposition (ou de par les personnalités mises au pouvoir). Le tout assorti d’une feuille de route menant à des élections. Accompagné d’un débarquement réussi de la mission multinationale de sécurité, c’est le scénario idéal.

Qui a un rôle à jouer dans cette sortie de crise ?

Le rôle de premier plan, ce sont les Haïtiens eux-mêmes qui l’ont. D’abord, si Ariel Henry avait la décence de faire face à la réalité, il se dirait que la meilleure chose qu’il puisse faire c’est de partir et de laisser la place à un gouvernement de transition. Ensuite, ce sont les forces de l’opposition. Si elles pouvaient parvenir à un consensus, cela permettrait de faire avancer les choses. Enfin, le troisième acteur serait la police. En espérant qu’elle tienne le coup.

Sur le plan international, le pays qui joue le plus grand rôle — et de loin — , ce sont les États-Unis, suivis de la communauté caribéenne, la CARICOM, même si elle n’a pas eu de succès jusqu’ici. Le Canada, qui appuie le processus de la CARICOM, n’a peut-être pas dans l’immédiat un rôle de premier plan dans la crise politique, mais il en a certainement un pour la sécurité.

S’il s’avère que la mission multinationale de sécurité dirigée par le Kenya ne remplissait pas son mandat, peut-être que, à contrecoeur, le Conseil de sécurité envisagerait une mission de maintien de la paix. Quant aux États-Unis, qui sont extrêmement actifs sur le plan politique, ils refusent toujours d’envoyer des troupes. Mais si la situation devenait trop dramatique et qu’ils le faisaient, ce serait un réel game changer. Ce n’est pas sur la table pour l’instant, mais on ne peut pas exclure cette situation à terme.

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