Wednesday, June 19, 2024
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Décès de l’ancien Secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger à l’âge de 100 ans

Washington – (Associated Press) – Solidité, influence et, surtout, endurance. C’est une figure forte de la diplomatie américaine et un acteur central de l’histoire contemporaine qui vient de s’éteindre aux États-Unis : Henry Kissinger. Il avait 100 ans.

Henry Kissinger a eu sans doute plusieurs vies, qui l’ont fait passer de géant de la diplomatie américaine — aux influences et aux cultes idéologiques parfois néfastes — à exclu des lieux de pouvoir, temporairement, avant de renouer vers la fin de son existence avec la reconnaissance, dans le cadre d’une campagne de réhabilitation qu’il a certainement contribué lui-même à mettre en place. Un parcours qui fait de lui désormais un personnage immortel.

En 2007, la présidente de l’Economic Club of New York, Barbara Franklin, l’a présenté comme « le diplomate, au génie légendaire, le plus influent de notre temps » lors d’une soirée hommage tenue dans la salle de bal d’un prestigieux hôtel de la ville. Une formule simple, presque hagiographique, captant en peu de mots l’essence même de ce fin stratège politique et communicateur hors pair, dont la trajectoire a été marquée, aux racines de sa vie, par la montée du nazisme en Allemagne, où il est né le 27 mai 1923.

Heinz Alfred Kissinger, de son véritable nom, n’a que 15 ans lorsque sa famille, de confession juive, décide de quitter la petite ville de Fürth, dans le sud du pays, pour fuir les persécutions d’un régime avançant sur le précipice de la folie et de l’horreur. Il deviendra Henry après son arrivée à New York et, surtout, après ses premiers contacts avec l’univers des relations internationales et de la science politique, à l’Université Harvard, où il étudie de 1950 à 1954. Il y deviendra par la suite professeur et spécialiste de la politique étrangère, introduit dans les cercles restreints du pouvoir par l’historien Arthur Schlesinger, entre autres, qui lui ouvrira les portes du Foreign Affairs Magazine.

C’est dans ses pages que Kissinger publie en 1955 son tout premier article portant sur les « zones grises » de la politique militaire. Avec un style direct et précis, il y déplore une « pensée stratégique américaine » étriquée ne semblant pas tenir compte du fait que « l’URSS va avoir la capacité de lancer une puissante attaque à l’arme nucléaire contre les États-Unis » dans un avenir proche. Une riche carrière politique vient alors d’être posée sur ses rails.

Au coeur des mutations
En 1969, Henry Kissinger est nommé conseiller à la sécurité nationale par le président Richard Nixon, un poste qu’il va occuper pendant quatre ans, avant d’être désigné secrétaire d’État de l’administration républicaine et de se retrouver ainsi à l’avant-poste des mutations du monde. L’homme contribuera aussi largement à ces transformations en influant sur les politiques étrangères des États-Unis, en particulier durant les négociations de paix au Vietnam, la construction des politiques de détente avec l’Union soviétique ou encore le rapprochement diplomatique avec la République populaire de Chine, isolée après la victoire en 1949 des communistes de Mao Zedong lors de la guerre civile. Il restera chef de la diplomatie américaine jusqu’en 1977, maintenu à son poste par Gerald Ford, le successeur de Nixon, après la chute de celui-ci, empêtré dans le « Watergate ».

Henry Kissinger a également été fortement impliqué dans la politique étrangère au Moyen-Orient, en particulier dans les négociations de paix entre Israël et ses voisins arabes. Il a joué un rôle central dans la résolution de la guerre israélo-arabe de 1973, défiant l’état-major américain pour brandir une menace nucléaire et ainsi obtenir un cessez-le-feu.

C’est cette même année que le diplomate décroche, à la surprise générale et dans la controverse, le Nobel de la paix, pour sa contribution aux accords de Paris signés en janvier afin de mettre fin à la guerre du Vietnam. L’accord confirme le désengagement de l’armée américaine dans l’interminable conflit.

Le colauréat de la prestigieuse récompense, le négociateur et diplomate vietnamien Le Duc Tho, refuse le prix, estimant que les conditions de la paix ne sont pas totalement remplies et donc qu’on ne peut la célébrer. Deux membres du comité du Nobel, Helge Rognlien et Einar Hovdhavgen, démissionneront pour protester contre cette attribution, à laquelle ils s’étaient opposés. Deux ans plus tard, le Vietnam du Nord, communiste, trouvera surtout les conditions nécessaires pour son offensive finale qui fera tomber Saïgon et condamnera à l’exil des milliers de Sud-Vietnamiens partout à travers le monde.

Henry Kissinger se dira « très heureux » d’être le premier secrétaire d’État en poste à obtenir un Nobel de la paix, alors que l’artiste américain Tom Lehrer affirmera que cette attribution vient de rendre « obsolète » la « satire politique ».
Taches sur la feuille de route

Personnage influent, le diplomate deviendra également une figure clivante de la politique américaine qui réussira, certes, à sortir presque indemne du scandale politique du Watergate, lourdement incriminant pour son patron, mais qui n’évitera pas les critiques pour avoir contribué à miner les pourparlers de paix menés par Lyndon Johnson en 1968 au Vietnam. La tactique, cynique, visait à prolonger le conflit pour favoriser l’élection de Nixon cette année-là. Le chef de la diplomatie américaine est également tenu pour responsable de la destruction de la démocratie chilienne et du coup d’État ayant emporté Salvador Allende. Il aurait aussi, dit-on, le sang de 150 000 civils cambodgiens sur les mains pour avoir été l’architecte d’une campagne massive de bombardements dans le sud du Cambodge entre 1969 et 1973. Les archives officielles de cette période, récemment rendues publiques, ont été dévastatrices pour sa réputation.

Au nom d’une realpolitik, le diplomate n’a en effet jamais eu peur de soutenir des régimes autoritaires, mettant ainsi en avant les intérêts stratégiques des États-Unis plutôt que les droits de la personne et les valeurs démocratiques pourtant au fondement de son pays. Le « magicien de la diplomatie », comme on l’a surnommé, aurait aussi été impliqué directement dans la construction du plan « Condor », un réseau de traque des opposants dans six dictatures militaires de l’Amérique latine (Chili, Bolivie, Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine), alors toutes gouvernées par des militaires. Dans ses mémoires, celui qui un jour s’est indigné de l’arrestation à Paris en 1998 du général chilien Augusto Pinochet, son ami, sur ordre d’un juge espagnol, parlera surtout de « diplomatie pragmatique », sans jamais réussir à se débarrasser des nombreuses taches présentes sur sa feuille de route.

En 2014, alors âgé de 91 ans, l’ex-secrétaire d’État s’est fait brièvement malmener devant le Congrès américain par des manifestants réclamant son arrestation et sa comparution devant la justice internationale pour crime de guerre. Il venait y prendre la parole sur les défis sécuritaires auxquels le monde devait faire face, et ce, dans le contexte d’une mondialisation dont il avait vu, sans doute bien avant tout le monde, tout le potentiel de progrès autant que de tensions.

« La mondialisation économique ne saurait tenir lieu d’ordre international, a-t-il écrit en 2003 dans La nouvelle puissance américaine (Fayard). Le succès même de l’économie mondialisée engendrera bien des bouleversements et des tensions, aussi bien à l’intérieur des sociétés qu’entre elles. »

Visionnaire éclairé selon les uns, habile manipulateur et menteur pour d’autres, Henry Kissinger aura marqué la politique américaine durablement jusqu’à la fin de son existence. En juillet 2023, le jeune centenaire s’est d’ailleurs rendu à Pékin en visite surprise, où il a rencontré le président Xi Jinping et le ministre de la Défense Li Shangfu. L’« ami de la Chine », qui avait contribué en 1971 au rapprochement entre Pékin et Washington, au terme d’une visite secrète dans l’empire du Milieu, y était sans doute allé pour réchauffer des relations tendues et froides entre les deux pays, confirmant au passage bien plus : son statut d’éminence grise de la diplomatie américaine qui aura

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